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Le suicide des aînés

Le suicide est une question complexe et délicate. De façon inquiétante, nous constatons que c’est dans la plupart des pays industrialisés (essentiellement les pays du nord) que les suicides sont les plus nombreux. En Belgique, l’évolution globale du taux de suicide est en augmentation et s’accroît à mesure que l’on avance en âge tant chez les hommes que chez les femmes. On estime toutefois qu’en moyenne les hommes se suicident trois fois plus que les femmes, celles-ci opérant davantage de tentatives de suicide.
Selon la dernière étude statistique de l’OMS réalisée en 1997 en Belgique, le taux de suicide augmente globalement jusque la tranche d’âge des 45-54 ans, se stabilise ensuite mais monte en flèche à partir des plus de 75 ans pour atteindre son paroxysme chez les plus de 85 ans. Le taux de suicide des plus de 75 ans est donc le plus élevé de tous, à raison de 39/100000, alors que la moyenne belge pour les hommes est de 31,2/100000 et pour les femmes de 11,4/100000 (chiffres de 1997).

Selon les représentations populaires de nos sociétés, le suicide touche principalement les jeunes mais celles-ci négligent la tranche d’âge des aînés en sous-estimant cette problématique pourtant très présente. En outre, le suicide chez les personnes âgées est présenté comme moins inacceptable que chez les plus jeunes, rendant la connaissance de la problématique difficile et passant sous silence la réalité des situations vécues et la détresse ressentie par certains individus de cette tranche d’âge. Beaucoup de personnes âgées aux idées suicidaires rapportent des sentiments de solitude et disent ne plus se sentir considérés à leur juste valeur. Ce gommage progressif de leur individualité, cet effacement de leur personnalité vont de pair avec une mise à l’écart de la société jusqu’à parfois une mort sociale. Tous ces facteurs, le plus souvent évités, niés ou banalisés par l’entourage ou la collectivité ne font qu’accroître leurs angoisses et leur désir de mourir. Par méconnaissance ou tabou, la question reste donc peu abordée et nous percevons ici une lacune, une inégalité et une problématique sociale importante. Le suicide des aînés existe pourtant bel et bien et il est important de s’intéresser aux différents facteurs bio-psycho-sociaux et environnementaux en jeu dans ce processus.

Quelles en sont ses caractéristiques ou encore quels sont les facteurs de risque et les raisons qui poussent ces personnes au suicide ?
Ces éléments sont multiples et constituent à la fois des facteurs biologiques, physiques, psychologiques, sociaux et environnementaux largement en interaction et intriqués les uns aux autres. Tout d’abord, le sexe et la race de l’individu influent sur le risque suicidaire : les hommes de race blanche sont effectivement les plus exposés. Ensuite, les maladies, les handicaps physiques et la dépendance associée à certains problèmes, de même que la douleur chronique sont aussi liés à la dépression et au suicide. Le mauvais usage de médicaments ou les problèmes d’abus d’alcool constituent également des facteurs de risque de suicide chez nos aînés. De plus, plusieurs recherches mettent en évidence le haut potentiel à risque des troubles émotionnels et dépressifs qui se retrouvent de 60 à 90 % dans le processus suicidaire des personnes plus âgées. Les évènements de vie stressants et surtout les « pertes » au sens large et la signification qu’elles revêtent pour la personne sont des éléments primordiaux pour comprendre la volonté d’en finir des plus âgés. Ces événements sont étendus et peuvent être la perte du conjoint, la perte du réseau social, notamment d’amis, de confidents, de relations ou d’un rôle dans la société ; perte d’un travail significatif, de son domicile et d’une certaine structure de vie ; perte d’habileté physique ou cognitive, perte de l’autonomie ou encore, perte d’un animal cher. Dans le cas plus spécifique de perte d’un conjoint, les études révèlent une nette différence entre les hommes et les femmes. En effet, le veuvage est un facteur de risque plus important pour l’homme que pour la femme. Enfin, le facteur relationnel et social est aussi un médiateur important entrant en jeu entre l’idéation et/ou l’acte en lui-même. L’étendue et surtout la qualité du réseau social tout comme le vécu subjectif de solitude du sujet âgé représente un facteur d’influence forte associés au suicide. Notons en outre qu’un autre élément non négligeable est l’accessibilité de ces personnes à des moyens létaux comme des armes à feu.

En regard de ce fait de société, quelles mesures de prévention et quelles actions sont à mettre en œuvre ?
La prévention doit tout d’abord se définir sur trois niveaux : primaire (avant toute idéation suicidaire avec pour objectif de maintenir un bien-être physique, psychique et social), secondaire (faire face aux dangers présents et éviter le passage à l’acte imminent) et tertiaire (après le passage à l’acte afin d’éviter toute récidive) et doit toucher autant les politiques, la population, les professionnels de la santé et l’entourage proche que le public cible des aînés à risque. Dans la foulée de la journée mondiale de la prévention du suicide du 10 septembre 2008, des stratégies de prévention ont été suggérées et nous pouvons en décrire les grands principes dans le cadre de notre thématique. Ces stratégies, plurielles, se doivent d’améliorer la formation ciblée et d’affiner la conscience du public, de l’entourage et des professionnels de santé dans la connaissance des facteurs de risque suicidaire chez les aînés, d’accroître le repérage précoce et le dépistage des signaux d’alerte tout comme d’optimiser le traitement et la gestion des crises et passages à l’acte. Elle se concrétisent au moyen de campagnes de sensibilisation, de débats, de large diffusion via les médias ainsi qu’à travers des actions plus locales comme des formations spécifiques sur la problématique du suicide des aînés, ou encore des ateliers ou groupes de paroles qui représentent des moments privilégiés où le partage des expériences et le dialogue sur ce sujet délicat sont laissés aux personnes âgées et à leur entourage. Il reste également primordial d’instaurer un milieu et des conditions de vie qui accroissent le soutien social, brisent l’isolement des personnes âgées et favorisent des réactions saines de tous face à une situation difficile. Dans ce cadre, les groupes d’aînés, les mouvements solidaires et les actions collectives qui organisent diverses activités de proximité se font valoir. Ces actions doivent en outre sensibiliser les seniors aux ressources qui sont à leur disposition et les aider à acquérir des habiletés cognitives et socio-affectives leur permettant de mettre en place davantage de stratégies appropriées et efficaces pour faire face aux difficultés de vie. Enfin, l’accent doit être mis sur l’évaluation des programmes de prévention et de promotion de la santé pour réduire la vulnérabilité au suicide, mais aussi sur la recherche multidisciplinaire pour examiner et mieux comprendre ce comportement à l’étiologie complexe.

En conclusion, insistons sur le fait que le suicide des personnes âgées est une problématique à laquelle il est grand temps de s’atteler en profondeur, en commençant tout d’abord par réactualiser les chiffres de 1997 de l’OMS à propos de l’ampleur du phénomène dans notre pays. Il est désormais urgent, non seulement de se questionner plus amplement sur cette problématique, de travailler à la modification des représentations inconscientes collectives sur le suicide et la vieillesse et de repenser la place que doit jouer les aînés dans la société, mais aussi d’agir à travers l’élaboration de plans d’actions réalistes, de campagnes de sensibilisation, d’information et des activités de prévention adaptées. Il demeure également essentiel d’œuvrer à l’accroissement de la qualité de vie des personnes plus âgées dans nos sociétés individualistes en utilisant notamment le réseau et les liens sociaux de qualité dans une optique de soutien, de protection, d’implication et de reconstruction de la personne plus âgée en souffrance.

Références :

Articles et livres :

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Andrian, J. (1999). Suicide des personnes âgées : La mort , Gérontologie et Société, 90.

Cattell, H.(2000). Suicide in the elderly, Advances in Psychiatric Treatment, 6, 102-108. Conwell Y., Duberstein, P.R. & Caine, E.D.(2002). Risk factors for suicide in later life, Biological Psychiatry, 52, 193-204.

Coren S.& Hewitt P. L.(1999). Sex differences in elderly suicide rates : some predictive factors , Aging and Mental Health, 3(2), 112-118. Leblanc, A.(1997). Les décrocheurs du 3e âge, le suicide chez les aînés, Gérontophilie, 19(3), 43-45.

Mishana, B-L. & Tousignant, M.(2004). Comprendre le suicide, 87-92.

Rubenowitz, E., Waern, M., Wilhelmson, K., Allebeck, P.(2001). Life events and psychosocial factors in elderly suicides - a case-control study, Psychological Medicine, 31(7), 1193-1202.

Schneider, L.(1994).Diagnosis and Treatment of Depression in Late Life : Results of the NIH Consensus Development Conference, American Psychiatric Publications, 399-418.

Le suicide, Journée mondiale de la prévention du suicide (2008). Centre Prévention Suicide, OMS et Initiative de l’IASP.

La suicide, La tentation d’en finir des personnes âgées (2008). Actes de la conférence du 10 septembre 2008, Centre Prévention suicide, en collaboration avec Infor-Home Bruxelles.

Sites internet :

http://www.who.int/mental_health

http://www.criseapplication.uqam.ca/theme8.asp

http://www.leuromag.com/Suicide-et-solitude-des-Aines-en-Europe_a948.html

http://w4-web143.nordnet.fr/pointdevue/statistique/pluloin.htm

http://www.preventionsuicide.be

http://www.acsmmontreal.qc.ca/publications/equilibre/suicideaines.html

Publié le mardi 12 mai 2009 par UCP

UCP, mouvement social des aînés